Cet ouvrage est incontestablement né d’un malaise diffus et d’un enthousiasme profond de l’auteur.
Le malaise vient du décalage grandissant entre la vitesse réelle des mutations numériques – dont l’IA générative n’est que la pointe visible – et la lenteur obstinée avec laquelle nos discours, nos organisations et nos modèles mentaux continuent de fonctionner comme si nous étions encore au siècle dernier.


L’enthousiasme, lui, naît de la constatation inverse : partout, dès que l’on cesse de plaquer des schémas dépassés sur le réel, on voit apparaître des dynamiques d’adoption fulgurantes, des usages créatifs, des communautés qui se structurent spontanément autour de nouveaux outils.
Cette réflexion sur la « résistance au changement » est donc d’abord une critique : critique des slogans trop simples (« si c’est gratuit, c’est toi le produit »), des peurs recyclées à l’infini, des approches de transformation qui présument que l’humain serait d’abord un obstacle à convaincre, à « embarquer », à éduquer.
En confrontant ces idées reçues aux faits – diffusion éclair de certains services numériques, appropriation massive de l’IA par des individus et des collectifs en dehors de tout plan officiel – ce livre montre que la véritable résistance ne se situe pas là où on le croit.
Elle se loge dans nos habitudes de pensée, nos modèles économiques, nos cultures de pouvoir, bien plus que dans les comportements quotidiens des personnes.
Cet ouvrage propose alors un renversement de perspective. Plutôt que de considérer l’IA et la digitalisation comme des forces externes auxquelles il faudrait « préparer » la société, il invite à les regarder comme des révélateurs de nos besoins les plus anciens: parler, raconter, appartenir à une communauté, coopérer à distance, simplifier ce qui est inutilement complexe.
En replongeant dans l’histoire longue – de la préhistoire à Gutenberg, en passant par les grandes révolutions industrielles – il met en lumière un paradoxe : lorsque les innovations s’alignent sur ces besoins fondamentaux, la résistance s’efface, et c’est parfois la brutalité de l’adoption qui désarçonne les institutions.
Ce texte est aussi un manifeste pour d’autres stratégies d’action. Il explore l’idée que l’on ne change pas durablement un monde par des plans linéaires, des tunnels de « nurturing » ou des campagnes pédagogiques rassurantes, mais par des effets de surprise, des écosystèmes de valeur partagée, des « coups de billard à trois bandes » où chacun trouve son intérêt sans que personne n’ait été « convaincu » au sens traditionnel du terme.
À travers des exemples issus du numérique, du marketing, de l’économie de plateforme, l’auteur esquisse une manière plus organique de penser la transformation: par intrication des acteurs plutôt que par injonction descendante.
Enfin, en projetant le lecteur vers 2037, l’essai assume une part spéculative. Il ne s’agit pas de prédire l’avenir mais de rendre visibles les lignes de force déjà à l’œuvre : le retour en puissance de l’oralité, la présence constante de médiations algorithmiques dans nos échanges, la reconfiguration des rôles entre individus, collectifs et institutions.
Ce futur possible fonctionne comme un miroir tendu au présent: il nous aide à voir, par contraste, ce à quoi nous tenons vraiment, ce qui nous effraie encore, et ce que nous refusons de questionner dans nos façons de travailler, de gouverner, de transmettre.
Cette préface est une invitation, une invitation à lire ce livre non comme un texte de plus sur « l’IA qui va tout changer », mais comme un outil pour revisiter vos propres certitudes: sur ce qu’est réellement la résistance, sur ce qui fait qu’un changement s’enlise ou, au contraire, se propage comme une évidence.
Si, au fil des pages, vous en venez à douter un peu de vos vieux réflexes explicatifs, et à regarder autrement les usages déjà là autour de vous, alors ce texte aura rempli son rôle : non pas vous rassurer, mais vous donner envie d’habiter activement ce monde qui se recompose, plutôt que de le subir en invoquant, encore une fois, la « résistance au changement ».
Luc Julia, auteur du best-seller L’intelligence Artificielle n’existe pas et co-créateur de SIRI